Translate
lundi 21 juin 2010
Lectures croisées : Sandra Moussempès, Philippe Beck, Liliane Giraudon
Affiche et photos de Joffrey Ferry.
De haut en bas, Sandra Moussempès, Philippe Beck, Liliane Giraudon
Un grand merci à Xavier Person et Georges-Marc Habib
samedi 19 juin 2010
Photos du marché de la poésie à Paris, remise du prix Hercule de Paris 2010 pour Photogénie des ombres peintes
Autoportrait vide d’une « stratège d’apocalypse » dossier chronique de Fabrice Thumerel sur le travail de Sandra Moussempès
Dossier complet : http://www.t-pas-net.com/libr-critique/?p=2436
Entretien : http://www.t-pas-net.com/libr-critique/?p=2355
Entretien deuxième partie : http://www.t-pas-net.com/libr-critique/?p=2404
mardi 30 mars 2010
Prix Hercule de Paris 2010
Le prix Hercule de Paris 2010 pour
Photogénie des ombres peintes (Flammarion 2009, 2010) de Sandra Moussempès
Le 19 juin à 18 heures
sur le stand des éditions Flammarion
au Marché de la poésie, place St-Sulpice, 75006 Parisen présence
d'Yves di Manno, poète, directeur de la collection Poésie/Flammarion
et Jean-Marc Baillieu poète, créateur du Prix Hercule de Paris
Petit historique du Prix Hercule de Paris par son instigateur Jean-Marc Baillieu :
Le prix Hercule de Paris existe depuis 1984.
Le jury de 3 membres choisit à l'unanité un livre parmi les parutions d'un année.
Certaines années, il n'y eut pas de prix car le jury ne put être d'accord à l'unanimité. Certaines années, il y eut deux prix : un prix "garçons" et un prix "filles".
La récompense est adaptée au lauréat du prix qui participe au choix : objet d'art, week-end sur la côte, édition bibliophilique d'un ouvrage, repas gastronomique avec invités, paire de claques ou fessée (lauréat maso), vêtement de marque, voiture de course (miniature ancienne)
La remise officielle du prix a lieu le plus souvent au Marché de la Poésie place St-Sulpice en juin à Paris l'année qui suit celle de la parution de l'ouvrage récompensé.
Parmi les lauréats : Hubert Lucot, Joseph Guglielmi, Tita Reut, Anne Parian, Jean-Françoix Bory, Françoise Valéry, Jean-Paul Chague, Cécile Mainardi...
Le prix 2010 (ouvrages parus en 2009) est l'ultime (last and least) prix Hercule de Paris.
samedi 28 novembre 2009
Un article de Richard Blin sur "Photogénie des ombres peintes" (Le Matricule des Anges, novembre 2009)
Jouant des masques et du secret comme de l'arbitraire et des vertiges de l'image, c'est le battement de la parole à l'intérieur d'elle-même que poursuit Sandra Moussempès dans son nouveau recueil.
Avec quoi se débat-elle Sandra Moussempès ? Quelle érotique du temps et du secret ? Quelles expériences de dessaisissement ? Quelle volonté d'arracher la beauté au vertige ? Quel impossible ? Après Vestiges de fillette (1997) et Captures (2004), les sept séquences qui composent Photogénie des ombres peintes continuent à interroger les écrans trompeurs de l'apparence, l'instinct de liaison comme les pulsions de déliaison et toutes les forme de divergence et de distorsion à l'oeuvre dans le triangle que forment l'amour, le vide et le langage.
"Une forme d'incantation post-moderne, fruit d'un "vertigo love", doublée d'une mise en perspective du réèl et de son image. Un univers où tout est "question de perception" et de mémoire, de "corps de lumière" et de "petites déconstructions", d'images projetées et d'effets de spécularité, de décalage et de filigrane. Des poèmes qui souvent ont un ciel (en italique) et une terre (en romain), qui sont des radiographies de l'entre-deux (entre le père et sa fille, l'homme et la femme, l'ombre et la lumière, le rêve et la réalité...); des spectographies du désir ou de l'absence, des précipités de sensations ou encore des scènes où "officient à trois dans l'harmonie" les fantômes du rêve, du délire et du désir.
Leurres et simulacres qui nous mettent à la fois en contact et à distance d'une réalité interne faite de la singularité d'instants arrachés à la réalité, au rêve, au souvenir. Evénements extatiques "liés à la déviance amoureuse", éclats de film noir, "preuves illustrées", évidences hasardeuses : "tout relève du dénuement de chaque réalité mise en scène", de rêves opaques ou de "matière mentale". Un monde où "la fiction devient chaque jour plus hermétique", où les "princesses compatibles se désistent", où "la dégustation d'un poisson embroché incite à tous les dévouements", où l'on peut s'extasier devant "l'aspect "merveilleux" de la reproduction" et passer des promesses aux promises, de la grâce au strass, de la peau de chagrin à la peau de chacun et même de l'obscur objet du désir à celui "du déni : façonné en clé de voute".
Comme si la réalité ne cessait de se dérober derrière le mirage des reflets et des illusions, la facticité des représentations ou la production onirique d'images liées aux ratés de la relation comme aux fantasmes. Comme si, derrière ces cristallisations poétiques de points de vue, ces captations d'images, ces conjugaisons de visible et d'invisible, d'odeurs et de sons, se cherchait le langage d'une délivrance, s'éprouvait une esthétique de la fragmentation, s'élaborait une histoire parallèle, jouant avec les masques et les avatars de "la VRAIE personalité de l'héroine".
Photogénique, ce qui naît de la lumière, d'où ce très beau titre, Photogénie des ombres peintes, qui soulignant la beauté d'images-fantôme, suggère aussi, derrière la vacillation des présences, le poids de l'occulte. "Ce que précisément la poésie implose ou accepte : la non-formulation du réèl par son miroitement sur la matière". Entre l'empreinte et la trace, le monde extérieur et son relief intérieur, se devine et se dessine la circularité enivrante de tout ce qui dans la sphère des images de l'amour reste toujours à apprendre.
Du "seul jardin japonais à portée de vue" à "Kyoto élegies" -c'est-à-dire en passant par ce pays lointain et fantasmatique dont Barthes disait qu'il est un empire où les signes vivent en toute liberté- ce sont les éclats d'une impossible mythologie du moi que nous donne Sandra Moussempès. "Sachez que je suis en train de cacher quelquechose". Secret qui participe de ce mouvement organique dont le biographique fait entendre la vibration jusque dans les juxtapositions incongrues et les effets de symétrie décentrée qui donnent à ce recueil son étrange et belle profondeur pensive.
Richard Blin in Le Matricule des Anges, novembre 2009
Photogénie des ombres peintes
Sandra Moussempès, Flammarion, 128 pages, 16 euros
Un article d'Angèle Paoli sur son site "Terres de femmes"
http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2009/12/sandra-moussemp%C3%A8s-photog%C3%A9nie-des-ombres-peintes.html
Une présentation de Fabrice Thumerel sur le site Libr-critique :
http://www.t-pas-net.com/libr-critique/?p=1502
article de Matthieu Nuss :
http://www.t-pas-net.com/libr-critique/?p=2318
Une proposition de Pierre Ménard sur le site Liminaire :
http://liminaire.fr/spip/spip.php?article398
Article de Jean-Marc Baillieu sur le site Sitaudis :
http://www.sitaudis.fr/Parutions/photogenie-des-ombres-peintes-de-sandra-moussempes.php
Article de Francesco Magris sur libr-critique :
http://www.t-pas-net.com/libr-critique/?p=1836
Article du Matricule des Anges :
http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=62779
lundi 26 janvier 2009
"Ecrits" de Claude Cahun
"Ecrits" de Claude Cahun, édition présentée et établie par François Leperlier (ed. Jean-Michel Place)
"L'important c'est d'être princesse" explique Claude Cahun dans un de ses mini contes de fées pas toujours fées, plutôt strangulées dans un effet de serre, de style mis à nu en débris lymphatiques.
De minuscules cadres, des ciseaux pour couper ce qui dépasse, recoudre à l'envers, tolérer les impasses. Claude Cahun aimait à se photographier (c'est que l'on connaissait d'elle) se peindre, se coller, mais d'un amour douloureux, une mise en déroute de son être tout entier. Son écriture est longtemps laissée sur le carreau, loin des miroirs, avec en éclaireur, son oncle Marcel Schwob auteur entre autre de la "Lampe de Psyché".
Elle se voit : "arriviste de l'âme" se retient d'être trop présente. L'écriture est acerbe pointue comme une aiguille. Le tout pour une duchesse surannée, au curieux crâne désaffecté (vues et visions de camps décimés). Lucy Renée Mathilde rebaptisée Claude comme d'autre George. Elle répond à la question biaisée : "Individualisme ? Narcissisme ? Certes. C'est ma meilleure tendance, la seule intentionnelle fidélité dont je sois capable."
Entre détours politiques et poèmes ciselés, quelques rares photos. Il faut fouiller pour trouver le fil conducteur, s'engouffrer dans l'énorme mémorisation : Sur l'homme : "mon prince charmant n'est autre que Dieu le père". Sur le surhomme : "éternellement désincarné [...]j'adore Dieu le Fils". Sur Dieu : " le mot Dieu est nécessaire puisqu'il est".
Elle décrit l'arrivée de prisonniers dans un camp nazi "les corps privés de vêtements, de cheveux" (comme dans ses futurs autoportraits). Dans le dernier texte, elle évoque : "Tout habitant du pays sans miroirs", une prose concise et complexe : "Vers je, vers tu, nous allons cahin-caha, mon pronom personnel haïssable". Et se découvre : "traduisant ma vie tragique par leur vie triviale".
Au delà de tout engagement politique ou esthétique, en tant que femme et artiste aux multiples talents, Claude Cahun interroge les voix fluides du néant.
Sandra Moussempès
Chronique publiée en 2003 dans les Cahiers Critiques de Poésie 5 (Cipm).
lundi 19 janvier 2009
Photos de Sandra Moussempès
![]() |
| Avec mon fils Virgile, Marseille 2005 |
![]() |
| Grouppe Mimicry, Kinky Roland, Sandra Moussempès Press release London 1997 |
![]() |
| Sandra Moussempès Villa Médicis, Rome 1996 |
![]() |
| Villa Médicis Rome 1996 |
![]() |
| Jean-Michel Othoniel, Sandra Moussempès 1996 |
![]() |
| Sandra Moussempès London 1993 photos de presse |
![]() |
| Sandra Moussempès 1990 photo Yann Levrey |
![]() |
| Sandra Moussempès 1985, Paris |
![]() |
| Sandra Moussempès 1983 Paris |
![]() |
| Sandra Moussempès, 5 ou 6 ans, Paris 13ème |
![]() |
| Jacques Moussempès et Sandra Moussempès, 67 rue Croulebarbe Paris 13ème |
![]() |
| Sandra Moussempès et Jacques Moussempès Château de Valliguières |
mardi 23 décembre 2008
Ray di Palma par Sandra Moussempès (mes écrits sur les autres)
Article de Sandra Moussempès paru dans le Cahier Critique de Poésie n°6, sur "Le tombeau de Reverdy" de Ray di Palma
Sylvia Plath, Birthday, Ted Hughes, par Sandra Moussempès (mes écrits sur les autres)
Le recueil a été écrit principalement, les six derniers mois qui ont précédé le suicide de S. Plath. Ted Hughes, son mari et poète célèbre, sélectionnera les poèmes. Depuis le départ de Ted, S.P écrivait tous les jours à l’aube, ses deux enfants en bas âge dormant à côté. Sa vie perturbée fut le matériau de son écriture sensorielle et innovatrice. Les poèmes d’Ariel sont ceux de la perte : du père mort quand elle avait 9 ans puis du mari infidèle : « Un sourire est tombé dans l’herbe / Perte irréparable ! / Et comment tes danses nocturnes / Se perdront. En mathématiques ? » ou encore dans « Daddy » : « Le téléphone noir est coupé à la racine, / Les voix ne peuvent plus ramper jusqu’à nous». C’est pendant cette période de dénuement que Plath écrira ses plus beaux poèmes. Comme s’il lui avait fallu sacrifier sa vie confortable et académique, pour devenir enfin ce qu’elle pressentait, dans une lettre adressée à sa mère : «Je suis un écrivain génial, je suis née pour écrire, je suis en train de composer les meilleurs poèmes de ma vie.»
Par Sandra Moussempès
*
Birthday Letters de Ted Hughes
C'est le livre des émotions ressurgies, trente-cinq ans après le sucide de la poétesse Sylvia Plath. Une mémoire vive des sept années de mariage unissant Ted (mort récemment) à la jeune femme de l'époque. Les poèmes se lisent comme un récit prosodique, "qui pouvait jouer Miranda ? Personne d'autre qu toi.", hommage à la femme aimée, admirée puis quittée. Minutieux détails de cette dévotion ravivée. "La sévère l'autère Emily qu'aurait-elle fait de tes regards effrontés". rêves tourmentés de Sylvia : "un brochet [...] et dans son oeil, un foetus humain palpitait". Ted, poète de la Reine, à qui l'on conseilla d'écrire sur une maison hantée, savait-il que cette épouse blonde et brillante mais aussi "déluge noir" à jamais attachée à un père mort trop tôt, ressemblerait à cette maison : "celui qui y pénètre ne la quitte jamais complêtement". Sans réèl enjeu formel, le livre est une superbe litanie.
Par Sandra Moussempès
Ces deux articles ont été publiés dans les Cahiers Critiques de Poésie du Cipm en 2003
Assymétrique Sylvia Plath et autre trajet rocambolesque par Sandra Moussempès
Drôle de retour, après un détour de 20 ans.
Ce lien invisible existait depuis l'enfance ; Sylvia Plath étant la belle-soeur d'Olwyn, l' amie anglaise et fidèle de mon père. Olwyn, soeur de Ted Hughes. Editrice et agent du couple, celle qui ne supportait pas qu'on accuse son frère Ted Hughes de la mort de Sylvia, celle qui est encore lasse de cette mythification mortuaire dont elle ne veut parfois plus entendre parler. Mais qui occulte Assia dont je n'aurai connaissance que longtemps après et par d'autres personnes. Olwyn, ma tante d'adoption qui ne m'a jamais conseillé de lire les livres de Sylvia avec qui les rapports n'étaient pas simples (que j'ai découverts très tard toute seule de mon côté avec une grande joie) et pourtant ce fut son éditrice et agent attirée (elle éleva aussi ses enfants après sa disparition). Avec qui nous parlons toujours d'astrologie...
Et mon désir d'Angleterre encore invisible.
En 1978, j'avais vu la maison du Devon et la fille de Sylvia, Frieda à l'âge ingrat, son fils Nicolas avec qui on voulait me "marier" pour rire. La seconde femme de Ted Hughes, Caroll, faisait cuire du mouton à la menthe, des oeufs, des saucisses, du bacon. Elle était active et souriante comme il se doit chez ce type de femme. Une femme d'intérieur douée pour la "gestion domestique", constamment dans sa grande cuisine , dans cette même cuisine pensais-je à tort, où Sylvia avait pu terminer sa vie. Le voyage avec Olwyn au volant avait été épuisant parce qu'elle ne savait pas conduire (en Angleterre c'est possible de conduire sans permis). Douze heures donc pour faire quatre cent kilomètres parce qu'elle s'arrêtait pour boire du vin blanc dans un pub à chaque arrêt "repos". Malgré mes 12 ans, je connaissais les dangers de la route et de l'alcool au volant, mais il ne fallait rien dire pour ménager sa susceptibilité ; elle montait sur le trottoir d'en face et conduisait comme en France, à droite, il ne lui était pas "naturel" de conduire à gauche disait-elle, malgré ses origines bien anglaises, ou bien elle prenait une bretelle d'autoroute à contresens. A l'arrivée dans la maison magnifique de Ted et Sylvia (puis de Ted et sa deuxième femme) la voiture n'avait plus ni rétroviseurs ni pare-chocs. Olwyn avait fait sauter beaucoup de rétroviseurs de voitures et autres motos garées.
Sandra Moussempès
Taeko Kôno par Sandra Moussempès (mes écrits sur les autres)
Taeko Kôno
J'ai lu jusqu'au bout La chasse à l'enfant et j'en ressors, ragaillardie. Je regarde son petit visage sur la quatrième de couverture, sage et carré avec de grosses lunettes d'institutrice. Dans les pages elle désire les petits garçons (cela nous change du mythe du héros vieillissant et de sa muse jeune et fraiche) elle les désire et c'est dans ce désir que se présente une réèlle subversion car on ne "consomme pas" ici on est pas chez une Catherine Millet dont la mécanique des sexes, n'a pas pour objectif de troubler ou de perturber mais d'énumérer au regard d'une narration qui se veut méthodique voire chirurgicale. Ici on est vraiment dans le trouble et l'inquiétante étrangeté du désir esthétique, il n'y a pas de concept ou de posture mais l'expression du tabou et sa spontanéité surtout lorsque le tabou est aliéné au sexisme lisse de nos temps modernes (l'homme vieillissant et sa jeune muse dénudée n'ont malheureusement pas pris une ride même dans des textes dits avant gardistes, l'inverse n'étant visiblement pas encore littérairement correct en France). Dans une autre nouvelle, l'héroine décrit la beauté cruelle d'une femme attachée par son mari bossu. Aucune psychologie explicative, une littérature acérée sans compromis. La première apparence de morbidité laisse finalement place au simple imaginaire de l'innocence aussi dans la description de ce qui dans l'objectivité informative choque pourtant moins que dans un livre, finalement le genre littéraire de création reste parfois plus censurée que ce que les médias tentent d'un autre côté de faire ingurgiter a leur spectateurs dans des mises en scènes véridiques (la psychologie de masse instrument de destruction massive sous l'apparence tranquille d'un petit déjeuner en famille ricorée)..Mais continuons..
Sandra Moussempès 2001
lundi 22 décembre 2008
Jacques Moussempès (1931-1981), ses écrits, sa vie..
Première partie : Dossier complet sur le livre posthume de mon père par Guillaume Fayard et Ludovic Bablon :
"Lettres de commande à un architecte, à un stratège d'apocalypse, aux graphistes et aux chirurgiens, lettres aux astrologues et aux officiers français, aux kinésithérapeutes, aux directeurs d'agonie et aux artistes de la mort, aux animateurs de vies multiples, lettre à Cathy cas célèbre d'angélisation."
Jacques Moussempès, Editions de la Bibliothèque du Lion, écrit en 1981, publication posthume en 2002 (Couverture, peinture à l'huile, Henri Michaux)
Extrait : "Les exercices de bonté sont corollaires des exercices de haine car la concentration de l'être en noyaux de haine revient à retenir une énergie qui serait autrement dépensée à nuire, et pour ce détournement, détermine physiquement par raréfaction, un courant ascensionnel : la bonté consiste ainsi à créer un vide qui entraîne les autres dans une sorte de lévitation, les élevant à l'état de formes angéliques."
*
Longs extraits du livre ICI :
Anges excentriques, transfert d'influence, jeu amoureux !
(Dossier réalisé par Guillaume fayard pour le site de Ludovic Bablon en 2002)
L'unique texte littéraire de Jacques Moussempès publié à ce jour, ces Lettres de commande, s'offre comme contrat. Un pacte de lecture à signer, "marché" à conclure en soi-même, entre corps rétif et conscience du tragique. Ici, "être mieux armés face à la concurrence" prendra rapidement, nous le craignons, une dimension mythologique.
Le travail de la Bibliothèque du Lion est irréprochable. Très peu d'informations, pas de quatrième de couverture, l'essentiel, à savoir "Jacques Moussempès, 1931-1981". Livre imprimé pour durer, publication post-mortem. Beau papier immaculé, couverture sombre de belle facture, illustrée d'une huile de Michaux.
L'ouvrage est un petit joyau intriguant. 70 pages: une toute petite entreprise. Parmi de grandes sociétés internationales du lavage. Certains de nos désavantages commerciaux, nous avons eu recours à une beauté obscure pour protéger notre dispositif et être ainsi "mieux armés face à la concurrence".
Nécessité de la correspondance :
Adressées à divers destinataires uniquement définis par leur statut, des lettres leur proposent de s'ériger contre certaines fatalités, et d'agir de manière circonstanciée afin de les repousser durablement: fatalité de l'enfoncement inéluctable de Venise par exemple (Lettre de commande à un architecte). Ou encore de l'absurde malfaçon dont l'homme serait victime : il ne jouerait qu'une fois. On nous propose, en faisant appel aux bons soins de divers opérateurs actifs, de le remodeler. De le réhabiliter face à l'incurie manifeste de son (ses) Dieu(x). De le dégriser: "Cher ami, On a trop fait danser le cerveau humain sur une musique qui n'était pas la sienne, jusqu'à le faire tourner en ce qu'il est devenu, derviche de sa propre mort" (p 41, Lettre de commande. Musique analectique).
Les destinataires des lettres sont des professionnels sur qui l'on peut compter. Le sérieux ministériel des Lettres de commande ne laisse pas de doute sur leurs compétences. Ayons confiance, ils sauront.
Jacques Moussempès leur laisse le champ libre, se contente d'indiquer des ouvertures possibles, "exercices de contrariété, comme le blocage d'habitudes corporelles, la paralysie d'organes trop exercés. (...) Il faudra aller jusqu'à l'isolation voire l'amputation d'organes populaires, sièges d'entassements excessifs. En sens inverse, tel exercice favorisera l'assouplissement, le rajeunissement d'organes sclérosés, oubliés, ou inexistants et qu'il faudra inventer, à moins de les ressusciter d'un passé préhistorique" (Lettre de commande aux graphistes et aux chirurgiens, p 59). Ravalement de façade. Aussi bien, puisque nous sommes pris aux jeux de l'identification, Self-lavage. Et c'est toute la force des Lettres que de faire en sorte que nous les signions chacun distraitement, donnant notre aval aux modifications souhaitées, puis à notre remembrement pièce à pièce. D'une certaine manière nous sommes nous-mêmes des experts de l'humain. Nous aussi, nous savons: la nécessité de changer quelque chose.
Six vertèbres pour une colonne (ajouter la mention "lu et approuvé")
1. C'est ainsi qu'une fois le contrat ratifié, le dispositif Moussempès, outre son efficacité bientôt reconnue, outre ses aspects spectaculaires et attrayants, permet d'obtenir d'excellents résultats de lavage sur les corps harassés, avec très peu de consommation d'eau, d'électricité, ou de shampooing.
2. En réalité, comme le sait très bien Moussempès, chez l'homme tout se recycle, la matière première est déjà réunie: littéralement "rien ne se perd...". Selon le bon vouloir des experts, le corps sera revu, on procédera à de nouvelles ouvertures, on consolidera ce que l'on peut, on abandonnera les pièces trop éminemment instables au profit de choix plus judicieux, d'organisations plus radicales, pour qu'enfin la mort et la misère métaphysique soient durablement mises à l'écart, rendues inopérantes sur un corps mieux pensé et plus apte à atteindre l'angélisation.
3. L'effet de jamais vu surprendra tout lecteur: de nombreuses expériences ont été tentées.Il tient en particulier à la puissance rhétorique de propositions dont l'incongruité s'efface sous la légèreté acide du trait d'esprit. Une subtilité folle se jouant de thèses apparemment insoutenables. C'est que le temps presse - la "concurrence" joue sur le même terrain. Concurrent ce Dieu, le premier. Sa Genèse arbitraire, dont on saura dorénavant qu'elle n'est que le dernier des débuts. Concurrents, Ses anges, falots. Son image, grasseyante, à n'en pas douter Jésus-Christ Son Fils, dont Moussempès soutient qu'il aurait été tout d'abord anableps, "étrange poisson dont les évolutions auraient précédé la Création: les anableps avaient un oeil double dont le regard intérieur, dirigé vers l'orbite, traversait le corps ovale jusqu'à la queue" p 21. Concurrents la mort et ses avatars, tout l'arsenal des bassesses, déesses elles-mêmes, dont la toute-puissance était usurpée, ou secondaire: Moussempès a d'autres chats à fouetter. Dextérité céleste d'un Lautréamont angélique - une telle aisance inquiéterait presque.
4. Le dispositif Moussempès tient en outre à sa réitération constante: les saillies enjouées sont martelées avec une obsession confinant au burlesque, une ironie toute Duchampienne.
Objectifs: rejet des tissus flasques, concrétion du corps autour de la colonne vertébrale, angélisation, recherche d'inspiration pour l'action dans des états qui auraient précédé la fallacieuse Genèse.
5. Si bien que la persuasion est finalement patente: on entend une musique céleste. Une musique autre, qui évoque celle d'Artaud, chant du lavage de soi, de la remise à flot. En particulier, une chaîne de mots-concepts sans cesse proférés mettront le corps de l'homme en rotation analectique autour de l'axe vertébral bucco-anal, siège crucial de sa reconversion, de son angélisation, de son accession à l'ana, lieu primordial ou nageait l'anableps, poisson ovale. Un seul indice suffira,ana-: Préfixe (gr. ana) signifiant «en haut», «en arrière», «à l’inverse» ou «de nouveau». De nouveau, jeter les dés. A l'inverse, jeter les organes sempiternels, ankylosés: en haut, en arrière. Encore.
6. Dans le ciel de Moussempès, c'est-à-dire à l'intérieur de l'homme, vice-versa, les anges convertis livrent bataille contre Dieu, retranché dans Son cube de cristal. Les morts sont rappelés, chair à canon ou agents doubles (Lettre de commande à un stratège d'apocalypse). Bientôt, la victoire étant acquise, le corps trouve emploi comme pur instrument de musique ("flûte à trous jouant selon les lois d'un solfège angélique", p 44). Plus tard, il "aboutira à la fabrication d'une matière nouvelle, particulièrement fine et sensible, apte à faire circuler une infinité de messages" (p 64).
C'est bien l'ange que vise Moussempès à même le corps de l'homme. Un corps-ange reconfiguré, désabusé mais fonctionnant à merveille, non pas pour la vie au Paradis mais pour une nouvelle tâche, spécifique, préalablement définie ou inventée (production de musique, chant, perpétuation du corps mort, production de petits cerveaux-relais), qui aura occasionné sa révision générale.
Angélisation imminente
Délirant? L'excentricité radicale du projet de Jacques Moussempès renvoie à Raymond Roussel. Usant d'un bestiaire relevant du Moyenâgeux, du littéraire ou encore du New-age (tous les moyens sont bons), parsemé d'adresses plus intimes destinées à des femmes aimées, et quelles lettres alors, Jacques Moussempès dresse une cosmogonie portative à l'usage des vivants (seulement 12 euros), dont on saura l'utilité immédiate, l'effet curatif saisissant, la puissance de nettoiement insoupçonnée.
Pour finir brièvement en une seule phrase interminable comme l'agonie, et alors qu'armés du livre nous avançons lentement vers la nuit de la mort, nous dirons du corps dorénavant en voie d'angélisation, avec Lautréamont, Jim Morrison, Artaud, et Jacques Moussempès, phagocytés les uns par les autres en une seule expression de la puissance nourricière de la littérature, nous dirons de ce corps à problème qu'une masse informe (céleste), avec acharnement l'accompagne, (l'angélise) sur ses traces, (dans ses restes) jusqu'au milieu de la poussière : "le corps devient une mince tige maladroite pour supporter l'œil dans ses rondes, ou ce qu'on voudra, une station incompréhensible et verticale dans l'esprit -car nos corps n'existent pas, mais sont l'invention d'esprits astraux qui accrochent des sexes sous nos ventres par où ils nous font passer dans le monde terrestre pour lequel nous n'étions pas faits."
Biographie :
Professeur de philosophie et de français le jour, joueur de bridge professionnel la nuit : Jacques Moussempès a le profil aquilin de l'espion, la classe de l'ange déchu. Enquête. Issu d'une famille ancienne de Biarritz, qui comprend architectes et notables locaux, dont certains plus ou moins excentriques, la "destinée" de Jacques Moussempès est marquée par la trajectoire du père : oisif, celui-ci se ruine au casino peu après la naissance de Jacques. En conséquence de quoi, il abandonne femme et enfants pour Paris : bien forcé de trouver un travail. Le jeu fait ainsi son entrée dans la vie du jeune garçon, traduit aussitôt en dix années d'absence paternelle.
Il entre à science po mais sans argent doit se consacrer exclusivement à l'enseignement pour des raisons financières. Espion en mission, comme nous voudrions le laisser croire, Jacques Moussempès passe ensuite quatre ans de sa vie au Brésil, puis quelques mois à Pondichéry, attaché à l'ambassade de France en tant que professeur de français et de philosophie - les espions travaillent pour les ambassades, c'est connu.
Plus tard dans la vie, il rencontre et a une liaison avec Anie Besnard, une des compagnes d'Antonin Artaud (des "Lettres à Anie Besnard) auquel Moussempès porte une admiration sans bornes. Il verra Artaud sur son lit de mort, et possèdera un de ses dessins, L'exécration du père-mère, où figure le mot ANA (toutes les "Lettres de commande" en résonnent). Il participe au colloque L'occident et ses autres en 1978, laissant une communication sur Artaud, intitulée Pour en finir avec l'occident. Il restera un proche d'Anie Besnard, qui possédait dans son appartement une collection d'automates plutôt exceptionnelle.
Des automates aux anges, il n'y a qu'un pas, et des soldats de plomb au milieu d'eux, nimbés de musique céleste : c'est ce qu'il s'agira de montrer ci-dessous. Moussempès Jacques fonde ensuite une famille, sa fille unique, Sandra deviendra elle-même poète. Professeur de lettres dans un lycée d'Ivry sur Seine, il est pour l'été châtelain de village dans le sud de la France. Pour descendre dans le sud, 700 km en voiture décapotable : univers d'excentriques affublés de bonnets d'aviateurs... Hôte d'exception, affable causeur, "personnage" local apprécié de tous. Un gentilhomme serein, grand raconteur d'histoires. Un homme ayant fait du détachement amusé un art de vivre. Nuits fiévreuses sur des tables de bridge... Difficile de ne pas l'affubler d'un flegme à la Holmes, de chinoiseries à la Duchamp. Cet homme est décidément trop classieux. Suspense.
La fin de sa vie est plus sombre : vivant seul ses deux dernières années, dans le quartier de Montparnasse, il se consacre à la lecture de Bossuet, et développe une passion exclusive pour les anges, dont il possède toute une collection. Il fait voisiner ses anges avec des soldats de plomb dont il est lui-même le maître-artisan : s'équipe à cette fin de moules de toutes sortes, ouvrage le plomb, alchimise. Amasse par ailleurs les boîtes à musique. Tout cet attirail de robots et d'yeux en extase, d'ailes inoffensives, de cylindres aériens, de douces musiques célestes, fait étrangement sens en regard des constructions folles projetées dans les Lettres : l'autobiographie rejoint le mythe cosmogonique.
Toutes les avenues Moussempès (il y en a deux rien qu'à Biarritz) mèneraient invariablement à l'angélisation : ange = boîte à musique = soldat de plomb
Nous savons que plus avant dans la vie, aux tout derniers moments, Jacques Moussempès meurt des suites de son sommeil, ironiquement, une nuit quelconque de l'année 1981. Les Lettres sont achevées trois mois avant son décès. Quelle fin souhaitable. Elles restent, les Lettres, avec les anges, et la grande musique.
Guillaume Fayard, Marseille 2002
Par Ludovic Bablon pour Le Matricule des Anges (2003)
http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=15064
Par Isabelle Zribi pour CCP numéro 6 (2002), en ligne incessamment sous peu
Dossier Jacques Moussempès 3 : Extraits
1. Présentation
2. Biographie
3. Extraits

Lettres de commande à un architecte, à un stratège d’apocalypse, aux graphistes et aux chirurgiens, lettres aux astrologues et aux officiers français, aux kinésithérapeutes, aux directeurs d’agonie et aux artistes de la mort, aux animateurs de vies multiples, lettre à Cathy, cas célèbre d’angélisation.
Publié à la Bibliothèque du Lion, 2002.
Lettre de commande à un architecte. Urbanisme analectique
P 9
D’étranges scènes désignent Venise comme le lieu d’une apocalypse prochaine : de noirs esquifs ne cessent de mener d’une rive à l’autre des ombres raides, morts en sursis, qui cinglent pour de minuscules voyages, dont ils reviennent toujours, comme si les délais accordés étaient indéfiniment reconduits, à condition de ne pas dépasser quelques secondes.
On circule autour de maisons où l’on n’en finit pas de veiller un mort dont l’interminable agonie est signalée par une lumière unique dans le grenier d’un palais vide.
La ville entière est en proie à une agitation excessive et réglée comme les derniers soupirs d’un corps mort, qui ne sont plus produits par des poumons déjà raidis, mais par les crépitements gazeux d’autres parties du corps qui ont pris le relais des organes centraux et opèrent chacune selon sa logique : car cette ville n’a plus de centre vital et son très ancien cadavre est l’objet de louches manipulations ; les maisons mêmes ont été rongées de leur volume et par un trompe-l’œil, inverse de l’ordinaire, on croit se promener à Venise dans un décor de théâtre, entre des façades plates vidées de leur intérieur.
Cette ville n’en finit pas de se noyer, mais prépare quelque mauvais tour à la mort ; depuis des siècles qu’elle se livre à des simulacres de mort, elle a modifié la matière dont sont faits généralement, les villes et leurs habitants.
Plus de terre et plus d’air ; tassée et bulbeuse, elle n’est que pierres aux prises avec l’eau ; mais c’est la pierre qui gagne, car la pétrification de l’eau-même est assurée par cette excessive circulation de fantômes ramenés d’une berge à l’autre, par les silencieux rochers qui tissent, sur les canaux les parfaits itinéraires de leurs gondoles cirées. Séculaire répétition, aussi exacte qu’un sonnet de Pétrarque, et l’on peut dire que les Vénitiens sont les pétrarques de leur propre mort, pétrifiant et momifiant leur ville, espérant par ces exercices de mort, maîtriser la mort elle-même en la faisant servir non à la dissolution des choses mais à leur paralysie dans une éternité.
Un de leurs procédés est le balancement général dont la ville est prise : le sillage des vaporetti se prolonge sur la terre ferme et un vertige calculé engloutit toute la surface d’une ville somnambule car la pierre et l’eau ne font plus qu’un système et l’ondulation répétée des eaux s’est communiquée au socle même de la ville qui cède au tremblement de mer.
Et il arrive trop fréquemment que les édifices s’écroulent comme s’ils étaient pris dans des remous ou des naufrages volontaires ; mais derrière ces épidémies apparentes de vertige et de suicide, il y a un lent ramassement, un mouvement rituel comme celui du derviche tourneur qui en réalité ne s’écarte pas d’un pouce d’un certain point situé loin sous sa robe.
Lettre aux kinésithérapeutes. Rolfing analectique
P 25
Il faut détruire les visages que la culture a façonnés pour exhumer un visage antérieur et peut-être absent car la nature, pour s’exprimer, n’a pas besoin d’une estrade ni de cette troupe d’acteurs que sont les traits d’un visage. Le désancrage des masques faciaux se fait à partir des tempes, des oreilles et de la gorge. Le patient reprendra conscience du cordon auriculaire qui joint les deux oreilles et les deux cavités oculaires : il fera de ce circuit désaffecté le siège unique d’une ouïe et d’une vue tournées vers l’intérieur et qui opéreront simultanément ; les oreilles seront agitées continuellement de façon à brouiller les messages sonores venus de l’extérieur, accédant par le détour des tempes à la face interne de l’os frontal, le rolfer fera découvrir au sujet son véritable front inspiré, tourné vers l’intérieur du crâne dont il reflète la lumière.
Les cordes vocales ne doivent plus jouer pour la bouche : détournés de leur débouché habituel, les sons seront rentrés dans la gorge et contenus par la glotte ; ils s’élanceront au contraire vers l’intérieur du crâne, la voix de gorge alternant subitement avec une voix de tête comme dans les exercices vocaux des ]ödler. Le chanteur pourra de cette façon ressusciter de très anciennes tyroliennes que l’embryon chantait pour lui-même avant qu’on lui eût troué le visage pour en prélever le souffle. La bouche sera recousue sur la première vertèbre cervicale dont elle sera la cloison épidermique, le tambour retrouvé de la baguette vertébrale.
Au terme de ces exercices d’inversion du visage, il faut arracher tous les masques et vivre avec cette face archaïque qui regarde vers l’intérieur d’elle-même comme dans la posture foetale où l’être s’enroule dans la honte de son prochain dévoilement.
Lettre de commande. Musique analectique
P41
Cher ami,
On a trop fait danser le cerveau humain sur une musique qui n’était pas la sienne, jusqu’à le faire tourner en ce qu’il devenu, derviche de sa propre mort.
La première tâche est d’interrompre cette musique qui bruisse entre les parois de notre crâne et perpétuellement l’ensable, comme la cuisinière veille à renverser son sablier lorsqu’une de ses extrémités est engorgée. Il y a plusieurs méthodes pour détruire cette voix intérieure ; on peut arrêter à son début la phrase importune : car le signifiant sans cesse fait pression sur notre pensée, lui proposant des départs de phrases, des bouts d’intrigues, des mots en l’air.
Stimulé par les manques ainsi creusés, le pseudo-créateur cède au besoin d’une mélodie, de prolonger un chant, de faire aboutir un sens.
Il faut rechercher, au contraire des exercices qui donnent l’habitude de la rupture, du mot coupé, de la note en suspens, de la voix qui s’étrangle.
Des exercices se proposent non pas de stopper mais de modifier le processus habituel : le sujet répète le stimulus initial, récitant une sorte de chapelet fait de débuts de phrases arrêtés puis repris comme des litanies, retrouvant ainsi l’équivalent de certaines compositions de Phil Glass, de replays télévisés ou tout bonnement d’un disque rayé, ou encore d’une course hachée de perpétuels faux départs par un juge pointilleux. La répétition pourra s’effectuer à un rythme extrêmement lent comme s’il s’agissait de compter des moutons, ou au contraire haletant, imité de certains exercices respiratoires précipités qui aboutissent à un vide mental.
La destruction de la logorrhée peut être aussi obtenue à partir du syllabisme ou du lettrisme. Antonin Artaud fait parfois alterner avec des passages à claire valeur sémantique des successions de syllabes dépourvues de sens en français chargées de casser certaines directions textuelles, de faire jouer sa pensée à partir d’un matériel sonore d’une autre origine, qu’il s’agisse de sonorités inventées par lui ou ressuscitées d’un fond sonore très ancien véhiculant un sens perdu pour nous. Il lui arrive, d’une façon analogue à Bossuet, de s’arrêter au milieu d’une méditation et de bégayer de mystérieuses voyelles, comme s’il refusait à la rhétorique l’expression de ses émouvantes visions, et préférait retrouver l’antique langage de Jérémie.
Une fois maîtrisé le flux vocal intérieur, il est temps de l’extérioriser en reprenant tous les exercices précédents, mais à voix haute, couvrant ce qu’il peut rester des bavardages intérieurs. On peut considérer qu’à ce niveau, le sujet s’est fabriqué un système vocal dépouillé de sens ou une gesticulation sonore capable de le détruire immédiatement, une sorte de voix à tue-tête.
Il s’agit maintenant d’utiliser le matériel vocal ainsi produit, de l’enrichir, de l’organiser en un concert insensé, de façon à retrouver la voix des anges, autrefois considérée comme le verbe divin.
Le premier exercice a pour objectif de supprimer le corps du sujet pour le transférer dans un objet extérieur, doté de pouvoirs sans limite. Le sujet doit projeter hors de lui la source sonore du concert insensé c’est à dire rendre extérieurement visible sa propre voix, comme Jeanne d’Arc matérialisait la sienne en personnages extérieurs angéliques. Ainsi la baguette magique du chef d’orchestre saisit au vol tout un mouvement symphonique et le matérialise sous nos yeux dans un trait impérieux et étincelant. Dès que ce résultat est obtenu et que notre production vocale évolue devant nos yeux comme notre propre corps, il faut continuer d’évacuer le plus de matière possible de ce dernier, enfin totalement volatilisé sur la confondante baguette. Une fois le corps ainsi transféré, le musicien ou le maître de chant devra figurer l’être humain rematérialisé en ce bâton volant, mode et support de l’être analectique : il devra inventer des formules qui favorisent cette dématérialisation-rematérialisation par une imagerie sonore de passage d’une structure de limitation, analogue au corps organique, à un segment sonore illimité, véritable microcosme, onde sonore, trait de morse, flûte enchantée dont l’agilité tiendrait de l’ubiquité.
Cette opération de volatilisation du corps sur une doit s’opérer selon des règles précises : il s’agit d’abord de drainer toute la matière corporelle selon un axe parcourant le corps dans sa verticalité : cet axe céphalo-anal donne lieu à des exercices différents si l’on choisit le parcours vertébral du coccyx au cerveau plus particulièrement à la fontanelle, ou l’itinéraire nonchalant qui mène de l’anus à la bouche par de tendres détours. Il faut avoir en tête l’image d’un bâton vertical fiché entre anus et gorge ou cerveau et les vertèbres inférieures, et qui doit sortir du fourreau corporel par la bouche ou le crâne. Le compositeur figurera par des vibrations grinçantes ou plus justement par des égosillements, l’évasion d’une corde vocale par la bouche, récompense d’heureux soubresauts. Par un autre tour, le musicien s’ingéniera à rendre l’irrésistible repli de la chair et des organes vers la colonne vertébrale, car celle-ci, dans un premier temps, aspire et vide, mais vers l’intérieur, la carcasse humaine. Des sons heureusement choisis évoqueront une action tenace de pesanteurs horizontales autour du pivot vertébral qui commande son propre bombardement par le reste du corps, comme le paratonnerre capte la foudre ambiante.
Peut-être faudra-t-il traiter chaque vertèbre successivement, comme élément sériel du mouvement général d’attraction horizontale, poster un micro sous et sur chacune des vertèbres et enregistrer les vibrations sonores que produira l’accumulation de matière corporelle dans ces relais de la colonne vertébrale, véritable chapelet bourdonnant de 24 oreilles.
Une fois montée la série des transferts horizontaux, le compositeur en assurera la fusion symphonique en une unité verticale dont il reste à exécuter la sortie, d’un corps en pleine dissolution.
Instant de ravissement que ce décollage des sons les plus purs qui, comme les anges portent la Vierge pour son assomption, élèvent ce nouveau corps humain aux formes musicales, flûte à trous jouant selon les lois d’un solfège angélique.
Parmi les sons qui favorisent cette assomption, le musicien utilisera des sopranos féminins, des voix d’alto, des instruments aux effets les plus cristallins ; passant du cristal au bronze, il s’inspirera, dans l’extrême grave, des recherches des Tibétains ; certaines torsions de la bouche comme celles que produisait la bouche quadruple du célèbre personnage de Roussel, le chanteur Ludovic, peuvent aussi tendre de façon insoutenable les cordes vocales et contraindre la gorge à lâcher sa proie, décochant ainsi une flèche, porteuse de l’ultime mélodie. Ces divers exercices, en effet, sont choisis pour faire éclater et mourir la voix et les sons ; par une vertigineuse dérive notre nouvelle apparence traverse les espaces cosmiques ; comète silencieuse, elle glisse à travers de déchirants mutismes.
*********************************************
Suite du dossier, écrit par sa fille en décembre 2016
Jacques Moussempès (1931-1981), ma vie avec lui, sans lui, sa lettre
Poème sur mon père extrait d'une série "Son père en songe réel" (il s'agissait de moments où j'avais cru voir mon père, longtemps après sa mort, une journée à Marseille, plusieurs fois dans la journée en compagnie d'un ami suédois, à chaque fois l'homme se retournait et ce n'était pas mon père).
Son père en songe réel dans un autre café IX
"il a le même rire, le même sourire, le même regard, le même cigare, la même chemise, ouverte sous la chaleur, le même style de femme, la même attention, le même besoin d'affection, de vérité, de proximité, ses yeux sont bleus, aussi bleus, il a confiance en lui, il inspire confiance, il se lève, il appelle un chien qui n'est pas le sien, il n'a pas les mêmes chaussures."
Sandra Moussempès, extrait de "Captures" (Flammarion, 2004)
****
Mon père était un homme extraordinaire. Il est mort jeune, trop jeune, à l'âge de 50 ans, dans des circonstances mystérieuses, dans son sommeil, seul, j'étais trop jeune et dévastée, pour tenter d'enquêter, personne n'a souhaité faire la lumière sur ce qui lui était arrivé, on sait juste que la veille de sa mort, le soir il était avec une "amie" qui lui a préparé une "tisane", le dossier a été refermé, on a évoqué une "mort naturelle".
Il a marqué tous ceux qui l'ont rencontré, il fréquentait le Select, la Coupole, le Tournon à l'époque du Paris des années 60, du Paris convivial, il était joueur de bridge professionnel, il était aussi professeur de philo puis de français, au Brésil, en Inde à Pondichéry (où il a eu la chance de rencontre Mère et Shri Aurobindo, puis en France à Ivry Sur Seine où il amenait ses élèves voir des films de Marguerite Duras et faire des cérémonies la nuit sur la tombe d'Artaud (il fut d'ailleurs le "héros" dans deux polards de Jean-Bernard Pouy, un copain de virées à l'époque, sous le nom de "Moussempès" ou encore "Monssempès".). Il avait quitté le pays basque, Biarritz et Bayonne d'où venaient ses parents divorcés lorsqu'il est né, pour Paris, très vite. Son père Félix était un excentrique plus ou moins notable marginal vaguement aristo, qui n'avait jamais travaillé de sa vie, dilapidé la fortune de la famille au jeu mais qui sportif de haut niveau, lança le surf en France au début du siècle, Félix devint une icône pour les surfeurs basques et à sa décharge avait une personnalité étonnante entre vieux loup de mer et amateur de bas bleus en ces années folles. Mon père développa sa culture de façon auto-didacte et grâce aux études, venant d'une famille de la grande bourgeoisie il eut droit à un précepteur (il souffrait aussi d'une jambe raide suite à un accident, enfant dont j'ai appris plus tard qu'il s'agissait là aussi d'un non-dit familial). Il aimait plus que tout, partir nager dans les rouleaux de la plage de Biarritz. Fabriquer ses boites à musique et ses soldats de plomb.
Il jouait au bridge la nuit. Il était grand seigneur et invitait tout le monde dans notre château du sud (y compris je me souviens un membre de la bande à Baader), puis à sa mort, j' ai été spoliée de ce château et de toute la succession par ma propre mère qui a préféré en faire bénéficier son second conjoint, je n'ai pas vu de juge des tutelles alors que je n'avais que quinze ans, elle a tout obtenu, le château la maison accolée au château, les biens, l'argent, la voiture, et aussi une pension de veuvage (je ne le savais pas c'est une tante qui 'en a averti), alors qu'elle ne vivait plus avec mon père elle a tout eu à mes dépends, je vivais dans une chambre de bonne pendant douze ans. Elle a attendu pour se marier avec le triste sire de ne plus toucher de pension de veuvage donc au bout de nombreuses années, pas de petit profit, elle a sous estimé exprès la valeur du chateau qu'elle a revendu dix fois son prix estimé seulement quelques années après, faisant fi de on attachement, je n'en avais ni l'usufruit ni aucune part. Elle et son compagnon, écrivaillon médiocre à l'ego démesuré, ont décidé de me détruire les pervers narcissiques savent parfaitement passer pour des gens "respectables" et s'attirer les bonnes grâce d'un cercle ou du reste tout le monde est traité aux "petits soins" avant l'argent volé de la succesion, pour la plupart des gens, seule l'argent compte, une ado orpheline dont on sait qu'elle a été spolié et n'a rien n'offre aucun interet pour ces gens qui aiment être invités dans de belles demeures par le couple si "respectable" en apparence et même de "gauche" (pour la vitrine car dans les faits on trouve difficilement plus obsédé par l'argent pour aller voler sa propre fille adolescente) afin que je ne puisse plus leur rappeler l'existence de mon père, il fallait l'éliminer totalement et j'étais le seul témoin de sa vie, donc dérangeante, j'ai connu à cette époque l'extrême solitude (je n'étais qu'une adolescente), la souffrance, les trahisons. C'en était fini du soutien familial que j'avais de mon père de toute cette atmosphère libertaire, excentrique mais aussi de la bienveillance et de la vie créative un peu bohème que nous avions. J'ai découvert que beaucoup de gens étaient étriqués, que trouver des gens du niveau de mon père était impossible, je me cognais dans un monde, froid, ampoulé, avec des intellos sans âme, souvent des médiocres plus attachés à leur petit confort qu'à des valeurs de base, l'empathie devant une orpheline, certains de ses s"amis" (en fait des parasites car mon père était entouré d'une petite cour il détestait la solitude) ont trahi et retourné leur veste.. je découvrais qu'avoir connu un être aussi merveilleux que mon père était à la fois une chance et une malchance car toute ma vie j'allais devoir m'habituer à la médiocrité voire l'hostilité. Moi-même étant originale, je refoulais cette originalité je voulais être "normale" donc adolescente j'essayais comme je pouvais de "rentrer" dans la norme et il me semblait trop original, comme je regrette de n'avoir pas au contraire profiter un maximum de lui, mais j'étais si jeune. Après sa mort Je compensais comme je pouvais le manque par des relations amoureuses parfois toxiques, qui s'enchaînaient, j'ai subi des violences conjugales notamment sujet qui me tient à coeur à présent. J'ai pu heureusement quelques années plus tard, sortir de ce brouillard, mettre la tête dehors grâce à des gens croisés sur mon chemin de vie, notamment sur mon chemin de création, des êtres qui sans forcément le savoir m'ont à un moment donné accordé une valeur, un sourire, et ce n'était pas forcément les gens qui étaient d'anciens proches, loin de là, de ceux là je n'ai eu que le rejet et l'abandon (ils revenaient néanmoins lorsque j'avais une réussite comme la Villa Médicis par exemple !!). Devenir maman d'un merveilleux enfant, mon fils Virgile en 2005 fut également une rédemption.
J'ai retrouvé une lettre (en fin d'article) que mon père m'avait écrite peu de temps avant sa mort brutale (en réponse à mes questionnements existentiels et notamment mes premières crises d'attaque de panique, des pressentiments qui m'oppressaient à l'époque) comme une forme de testament, pressentiment. Bien sûr j'étais loin d'imaginer qu'une chose pareille pouvait arriver un jour.
Mon père lisait les "Dialogues avec l'ange" à la fin de sa vie, comme dans une quête de spiritualité, lui l'athée anarchiste s'intéressait de plus en plus aux techniques New-Age, avec un regard de dérision mais sans doute une réelle recherche, il a écrit peu de temps avant sa mort un livre ovni, cryptique, classieux, drôle et sans pathos. Rien à voir avec ce que des messieurs bedonnants ou pontifiants publient pour "faire les écrivains" et être "quelqu'un". Il se fichait pas mal de la réussite sociale, du pouvoir, du statut si cher à la majeur partie des gens, il donnait sans retenue, riait, aidait, n'avait aucune idéologie clanique ou appartenance, ni fausse bien-pensance (mais il aidait vraiment les gens dans la merde les logeait chez nous, les nourrissait, à la différence des bien pensants d'aujourd'hui qui jouent les dames patronnesses ou les militants du bien, ceux qui précisément n'ont aucune vergogne à exploiter les autres et se donnent bonne conscience en jouant les défenseurs des pauvres tout en restant dans leur petit milieu fermé), il observait et se délectait des histoires incroyables des autres qu'il écoutait, passionné d'Artaud, Bossuet et Roussel, il a toujours écrit (fabriquait des soldats de plomb, des boîtes à musique, jouait encore et encore, était aimé de tous. Il était très proche et a vécu avec Anie Besnard (premier amour d'Antonin Artaud et icône des "Lettres à anie" d'Artaud) et d'Olwyn Hughes (sa meilleure amie devenue ma tante de coeur jusqu'à sa mort il y a peu, je baignais donc dans les livres de Sylvia Plath qui étaient partout parterre dans son grenier j'ai passé des vacances chez Ted Hughes aussi dans le Devon) soeur de Ted Hughes, belle-soeur et agent/éditrice de Sylvia Plath entre autre mais a aussi rencontré Jean Paulhan, Cherster Himes, Jacques Brel (au Tournon notamment) et d'autres, à la fin il vivait avenue Edgard quinet on le voyait souvent au Select et il avait pour voisin Jean-Pierre Léaud que je (croisais quant à moi régulièrement nous avions des conversations silencieuses au jardin du Luxembourg il me fixait..j'étais lyçéenne à l'apoque). Il me faisait lire la revue "Sorcières" quand j'étais petite, c'était un parfait gentleman également avec les femmes..(et les hommes) .J'évoque mon père de façon directe ou indirecte dans tous mes livres mais surtout dans Acrobaties dessinées où l'on peut trouver des photos de lui notamment avec Anie Besnard à Rio, il apparaît aussi dans "Captures", "Photogénie des ombres peintes" et "Sunny girls" (Poésie/Flammarion).
Il me manque toujours autant.
Il me manque toujours autant.
![]() |
| Sandra Moussempès et son père Jacques Moussempès |
Moumousse (une photo de Moumousse ou un dessin rêvé ?)
Extrayons de cet océan le personnage de Moussampès, dit Moumousse, aujourd’hui inconcevable.
Ses cours où venaient assister librement des dizaines d’élèves qui ne faisaient pas partie de sa classe.
Et les jours où, mort de fatigue après une nuit passée à jouer aux cartes, il s’allongeait par terre en nous demandant de ne pas faire trop de bruit et les caïds de contrôler le bruit :
« ne réveillons pas Moumousse ».
Moumousse qui a écrit le chapitre sur Artaud dans l’Histoire de la littérature française aux Éditions sociales et que j’allais plus tard rencontrer dans un café de la Bastille… et il me parlerait de ma mère, de son amour platonique pour une bolchévique inaccessible !" (Michel Boccara)
Lettre de papa (1981)
Sandra,
Le train du monde est parti il y a fort longtemps et tu n'en connaîtras jamais le parcours, car l'homme a pris ce train en marche et n'arrivera pas à destination : il aura depuis longtemps dispartu que le cortège galaxique s'enfoncera encore dans de vertigineux tunnels.
Les extrémités du temps ne sont en réalité que des illusions et la projection par notre esprit géométrique d'un parcours intérieur à la conscience. La vie de l'homme ne paraît courte que si on la considère allongée de la naissance à la mort, mais le temps humain ne se déroule pas selon une ligne continue, il ne se déroule pas du tout mais s'enroule au contraire autour de l'instant vécu et c'est dans cet instant que nous nous pouvons voir une éternité humaine par l'intensité des sensations ou l'extrême sérénité de l'âme. Il en est de même de l'espace que l'homme fait et défait en mouvant son propre corps : il ne convient pas de se demander d'où il vient ni où il va car il se trouve seulement où se trouve son corps, qui est l'axe et l'infini du monde humain.
Il faut aller au coeur de la vie et de la pensée au lieu de les étaler, comme avec un rouleau de pâtisserie, pour voir jusqu'où la pâte peut être amincie : laisse à la blonde matière de la vie sa forme replète et légère ; enfonce-toi plutôt dans le tendre labyrinthe d'un coeur ou d'une rose : là naissent les hommes, de leur propre émotion.
papa
.jpg)
.jpg)
.jpg)


























