Une chronique de Christian Rosset dans Diacritik autour de plusieurs livres de poésie incluant Cassandre à bout portant (Poésie/Flammarion), extrait :
Cassandre à bout portant est le cinquième livre de Sandra Moussempès publié chez Poésie / Flammarion. Sorti le 20 janvier, il a bénéficié d’une attention critique plutôt élogieuse. Il faut dire que le titre est, comme souvent chez cette auteure, étonnant. Cassandre, nous dit-elle, est un des surnoms que lui avait donné son père. Dans un entretien récent pour Télérama, Anne Segal lui demande si le qualificatif “expérimental” qu’on accorde volontiers à son travail lui convient. Sandra Moussempès répond : “Oui, dans le sens où la poésie me permet d’inventer mon propre langage. À la suite de chocs traumatiques, notamment à l’adolescence avec la mort de mon père, la poésie m’est apparue comme seul lieu pour transmuter la violence et la souffrance car je ne pouvais pas « formuler » ce qui se tramait, sauf de façon déstructurée. Expérimenter, c’est aller au plus près de sa propre singularité sans pour autant savoir où l’on va.”
Les références en lien étroit avec son travail d’écriture poétique que donne volontiers Sandra Moussempès permettent de saisir ce qui nous relie (Lynch ou Sofia Coppola par exemple) et ce qui nous sépare. Mais, comme à chaque fois, ce qui compte, ce ne sont pas nécessairement les affinités que nous avons en commun, mais ce qui s’est déposé en nous, une fois oublié les intentions de l’auteur(e), s’il en est de clairement exprimées. On ne fige rien par la lecture, on traverse le livre, s’arrêtant parfois pour noter quelques vers – ou une page :
“Ne pas mélanger la vie et le poème
Le poème
La vie – avec la vie
Le poème – et seulement le poème – donne sur une porte suivante
La vie et le poème ne peuvent en aucun cas se toucher (juste parfois se frôler)
Contrairement à ce qui se dit sur les poèmes et les portes”
On avait déjà relevé ceci : “Un poème est une façon de tresser les fissures / Dans un hôtel rempli de fantômes”. Ou encore, un peu plus loin : “Plus le visage s’efface plus la porte se referme // C’est l’esprit d’une chambre sans entrée ni sortie // Avec un barrage végétal vers lequel je deviens moi multipliée par deux // L’heure où surgissent les fantômes de tout miroir // Comme des racines d’arbres enlacées par un souvenir”. On se dit qu’il s’agit de contes plus ou moins fantastiques. Ou cruels. “Des princesses hurlent à sa place quand le son est coupé” (ouvrant au hasard le précédent livre de Sandra Moussempès publié dans cette collection, Sunny girls, je tombe sur : “Prenons un son dédié aux princesses / Lorsque la peau s’assombrit légèrement”).
Je ne sais pourquoi, lisant Cassandre à bout portant, me sont revenus ces mots d’Alain Robbe-Grillet : “À quoi rêvent les jeunes filles ? Au couteau et au sang”. Mais j’ai aussi retenu ce titre de poème : La femme qui voulait se changer en ciseaux ; et ce vers : “Elle boit ses propres larmes parfumées à l’hypnose” (si vous désirez passer de larme à lame, supprimez une lettre). On relit (c’est une obsession personnelle : relire, une fois la lecture achevée, comme revoir les films avant d’esquisser le moindre commentaire – obsession semble-t-il partagée : “Les films que je n’ai pas revus au moins trois fois de suite sont restés dans leur boîtier”) et on relève à chaque fois quelque chose d’autre : “Mary Shelley in utero a rempli son caddy d’épines dorées” (aujourd’hui 20 février 2021, au moment-même où je recopie ces mots : in utero, Kurt Cobain aurait eu 2 x 27 ans). Donnons une dernière fois la parole à l’auteure (recueillie dans le même entretien) : “J’écrivais dans Sunny Girls : « J’habite dans mes livres ». J’y convoque les sensations de « déjà vu », sortes de ponts entre le poème et la « vraie » vie. Et l’humour ou le côté grinçant sont également très importants pour faire le lien, une certaine férocité. La poésie ne doit surtout pas être mièvre ou pathos à mes yeux. On touche à sa vibration intime dans le poème. On n’enrobe pas.”
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