Je relis un des seize très beaux articles sur Cassandre à bout portant (Poésie/Flammarion 2021) celui d'une femme, l'éditrice Emilie Lassus, et je me rends compte qu'il décrit tout autant mon dernier livre que tous les livres précédents, le voici donc dans son intégralité mais on peut le lire directement sur le site de la Nouvelle Revue Française (Gallimard) en accès libre.
https://www.lanrf.fr/lanouvellerevuefranaise/32605_la-nrf_647_mars-2021.html

Par Emilie Lassus
Sandra Moussempès, Cassandre à bout portantFlammarion, 176 p., 18 €.
Depuis son premier recueil Exercices d’incendie (1994, Fourbis), la poétesse Sandra Moussempès n’a cessé d’esquisser le portrait des jeunes filles en feu. Après Sunny Girls (2015, Flammarion) et ses icônes en technicolor, Moussempès paraît jouer dans sa dernière création Cassandre à bout portant sur le sens littéral de l’expression « éternel féminin » en mettant en scène des jeunes femmes devenant clones, doubles, « objets féminins non identifiés » ou reflets infidèles de miroirs, toutes sortes de créatures immortelles et fantasmagoriques dans une ambiance digne des films de David Lynch. Introduites de manière organique par leurs cheveux (blonds), leurs cils (épais), leurs robes (roses), leur sang (rouge), elles sont plongées dans un décor qui se joue des clichés cinématographiques : la bourgade middle-class, la maison hantée dans la forêt, le campus, les pom-pom girls… autant de clins d’oeil aux résidus fantômes, impersonnels et à la fois intimes, de nos nombreux visionnages de films ou de séries. C’est donc dans cette familière étrangeté évoquant le film Virgin Suicides ou la série Black Mirror que les pas-si-sages héroïnes de Moussempès déambulent et se présentent, souvent couteau, sécateur, ciseaux à la main. À cette bande de « filles en polyester »ultra-contemporaines viennent se joindre au fil du recueil des intemporelles de la littérature, héroïnes tragiques le plus souvent, mais femmes fortes, iconiques, hissant en étendard, « à bout portant », leur caractère féminin. On y trouve Cassandre qui donne son nom au recueil, mais aussi Lilith, première femme avant Ève, les poétesses Emily Dickinson et Sylvia Plath, et au détour d’un papier peint, Charlotte Perkins Gilman, auteure du roman culte féministe La séquestrée, ou encore Mary Shelley… Des grands noms de la littérature, reines d’écriture indissociables du génie féminin qui les a construites. Elles peuplent « la maison des phrases liquides » et nous interpellent sur l’acte d’écrire, sur le sens de la poésie, comme Sandra Moussempès elle-même dont des éclats autobiographiques nous parviennent : « je deviens le poème que j’écris ».Dans une envoûtante musicalité des mots, parés d’attributs de la pop culture et convoquant les figures féminines du cinéma et de la création, les fragments de Cassandre à bout portant composent le formidable et onirique paysage mental de l’écrivaine. À travers la dissection méthodique des stéréotypes, Moussempès se réapproprie la parole et nous séduit de ses interrogations à la fantaisie mélancolique : « Où se trouvent les souvenirs dont tu ne te souviens pas ? », « Qui balaye l’ombre après la séance, qui voue un culte à un mur de reflets ? », ou encore : « Jusqu’où peut aller une pin-up assortie à sa fourchette, endormie sur le sol d’une maison hantée ? » Seule Cassandre nous le dira.
Émilie Lassus dans la Nouvelle Revue Française, Mars 2021