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samedi 19 juin 2010

"Théâtre d'ombres peintes" article d'Alain Nicolas sur "Photogénie des ombres peintes" paru dans l'Humanité




 

 











       
 
Culture - le 17 Juin 2010

Théâtre d’ombres peintes, écrans de scènes écrites



Sandra Moussempès agence des blocs d’images et de souvenirs où affleure une histoire à reconstruire.

Éditions Flammarion, 142 pages, 16 euros.
Photogénie des ombres peintes, de Sandra Moussempès,

«Une question de perception »  : ces mots, mis entre parenthèses en tête de l’une des sections de Photogénie des ombres peintes, pourraient s’appliquer à la fois à l’ambition du livre et à son statut. Comment percevoir, ou recevoir ces pages ? Elles ne relèvent pas de la prose narrative, et pourtant un récit peut en émerger. Elles ne cèdent pas à la tentation du lyrisme ou de l’image, et pourtant la logique floue du jeu de la langue et du sujet ne peut relever que de la poésie.

C’est dans cet entre-deux que se donne à lire ce texte. Ensemble de moments elliptiques, vestiges décapés par la remémoration ou silhouettes nées du travail de l’invention, « ombres peintes » comme le suggère le titre. À chaque page, quelques blocs écrits qu’une ligne ou deux de titre éclairent ou démentent, histoire de reporter à plus tard une élucidation délibérément piégée. Le dispositif variera tout au long du livre, sans que le principe général soit remis en cause.

On peut ainsi recevoir le livre comme une succession d’espaces de lecture dont le mode d’existence varie, fragment de scène, saisie au ralenti, voire arrêt sur image, irruption du détail clair et graphique dans la continuité du flux refoulé de la mémoire. De rares fois, une image, petite, rythme les retours de la phrase qui cherche à advenir. La place du son (« battement de cœur ») est marquée, une séquence énigmatique en « dix plans obscurs » va ainsi se clore sur elle-même, tout en ouvrant un accès à la reconstruction d’une continuité, par l’évocation insistante de personnages d’autant plus obsédants qu’ils sont fragmentaires. Le vocabulaire du cinéma (« fondu au noir », « séquence », « hors champ », « cadre », « scénographie ») est convoqué à l’appui de ce remontage fantasmatique d’une histoire fille-père et mère-fils.

Mais c’est au cœur de chacune de ces séquences que la magie opère. Sandra Moussempès fait voisiner les éléments d’un repérage narratif, des considérations générales (« L’amour de l’amour est une performance énigmatique ») et des notations de pure sensualité qui tranchent d’un trait vertical des ouvertures vers des espaces hors du texte. Le ciment de l’ensemble reste la convergence obstinée vers le questionnement sur la possibilité de la représentation, la beauté trouble de l’illusion volontaire.

Ce texte qui fonctionne sur la fascination déroute son lecteur pour l’accueillir, espace de projection étrange qui a la grâce de se rendre vite familier.
Photogénie des ombres peintes 
a obtenu le prix Hercule de Paris, 
qui sera remis samedi à 18 heures au Marché de la poésie sur le stand de l’éditeur.

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